Quand Je Pense Que Beethoven Est Mort Alors Que Tant De Crétins Vivent by Schmitt Eric-Emmanuel

Quand Je Pense Que Beethoven Est Mort Alors Que Tant De Crétins Vivent by Schmitt Eric-Emmanuel

Author:Schmitt, Eric-Emmanuel [Schmitt, Eric-Emmanuel]
Language: eng
Format: epub, mobi
Published: 2011-06-26T07:40:30+00:00


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Je connais un arbre musicien.

Un jour, alors que nous cherchions une maison de campagne, nous l’avons croisé : l’arbre se tenait, couronne de feuilles tendres sur un tronc sombre, au milieu d’un jardin entre une tour médiévale mangée par le lierre et une bâtisse du XVIIe siècle en pierre bleue. Au début, il s’est montré discret, restant à sa place de végétal ; il nous a laissés explorer les bâtiments, parcourir le terrain, sonder les remparts ; il s’est contenté de nous attendre, convaincu qu’après ces examens techniques nous nous placerions sous lui. De fait, dans son ombre fraîche, enveloppé par ses branches parfumées, nous avons délibéré et discuté les atouts ou les inconvénients de cette propriété. L’évidence nous pénétrait lentement : nous nous plaisions ici... Pendant plusieurs visites, l’arbre nous accueillit, infusant cette sensation de félicité ; elle contaminait même nos trois chiens, qui, après avoir joué à se poursuivre dans l’herbe, à sauter les talus, à se cacher derrière les buissons, s’affalaient sur sa mousse, haletants, pour reprendre leur souffle, cœur battant, corps chaud, yeux plissés de bonheur. Après quelques semaines, nous avons acquis la demeure historique ; je crois cependant que nous achetions surtout le droit de fréquenter l’arbre enchanteur sous lequel on respire si bien.

C’est un tilleul, autrement dit un arbre double, affichant deux aspects, plat l’hiver, en relief l’été. De novembre à mars, lorsque ses branches nues se découpent sur le ciel blême, tels des traits à l’encre de Chine, il se réduit à un dessin, mais sitôt que le printemps l’étoffe de feuilles, l’arrondit, l’épaissit, il récupère sa troisième dimension et devient une sculpture animée.

C’est un tilleul, autrement dit plus qu’un arbre puisqu’il offre aussi une couleur – vert pâle –, et un parfum – doux, sucré, lénifiant.

C’est un tilleul, autrement dit, un refuge amoureux car, selon la légende, à l’abri de ses feuilles en forme de cœur, les sentiments se fortifient. « Pour peu que des époux séjournent sous leur ombre, ils s’aiment jusqu’au bout malgré l’effort des ans », affirmait La Fontaine.

C’est un tilleul, autrement dit, un scribe, un compagnon d’écrivain vu qu’on taille les crayons dans son aubier.

Or ce tilleul ne se comporte pas comme ses collègues : cet arbre s’est révélé musicien.

Quand je m’assieds sous son ombre, il m’envoie scherzos, adagios, allégros et andantes.

Ne croyez pas que j’évoque la banale connivence des arbres et des instruments – on sait que leur bois en fournit la matière principale, amplifie leurs sons, participe à l’élaboration de leur timbre, ainsi le noyer où résonne le piano, l’épicéa, l’érable ondé ou le buis qui constituent violons et violoncelles, l’ébène, le palissandre dans lesquels on sculpte les instruments à vent – car du tilleul, ce bois léger, on tire peu, seulement des touches de piano, recouvertes ensuite d’ivoire.

Pourtant, ce n’est pas du piano que me joue mon arbre.

Il pratique le quatuor à cordes.

Au moment où je m’adosse à son tronc, il hésite une minute puis, une fois certain que je suis installé pour quelques heures, il démarre, m’envoie un son compact, souple, crépitant.



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